Il aurait fallu évacuer la ville

Le témoignage glaçant d’un ex-salarié de Lubrizol 

En préambule à cet article remarquable, quelques réflexions :

  • Ce grave incendie est intervenu le même jour que la mort de notre « grand «  homme d’Etat. Comme le titrait un site belge : « Jacques Chirac jusqu’à l’indigestion ». Pendant tout ce temps, on ne parlait pas de ce qui se passait à Rouen ; on ne parlait pas non plus du suicide de la directrice d’école de Pantin, Christine Renon.
  • Comme le titrait Robin des bois, il a fallu une « instruction omertante » -en date du 6 novembre 2017- de la part du pouvoir politique actuellement en place pour que les entreprises type Sévéso aient les coudées beaucoup plus franches pour avoir des pratiques sans aucune considération des effets de la nocivité. De plus, cela permettait à de nombreuses entreprises de ne plus être dans l’obligation de fournir les informations utiles pour la compréhension du problème. C’est ce qu’on appelle la nouvelle démocratie. Pour plus de détails sur cette question : http://www.robindesbois.org/comment-le-secret-sest-abattu-sur-les-usines-seveso/
  • En France, on est toujours les meilleurs. On a déjà eu le premier prix avec le fait qu’on ait arrêté, en 1986, le nuage de Tchernobyl à la frontière –on est tout de même plus fort que les Allemands ! En la circonstance, le Préfet a tout de suite dit que ce n’était pas grave et qu’il gérait la situation. Il est tellement peu dans la transparence qu’il n’a pas daigné recevoir une délégation de personnes qui se sont manifestées dans les rues de la ville pour dénoncer les dangers de cette pollution : je ne vois rien, je ne sens rien, je n’entends rien. Ce doit être une sentence du pouvoir macronien.

Commentaire reçu :

Il est (un peu) rassurant de constater que les gens n’avalent plus les couleuvres ou tout au moins, bien moins qu’il y a quelque temps en entendant leurs témoignages. Je pense aux rouennais qui s’expriment actuellement.

J’espère que le suicide de Christine Renon ne restera pas sans écho… (« l’espoir fait vivre « …? L’attente fait mourir » dit-on…)

Les « copains » et « copines » en bavaient déjà avec les ministres de l’éducation successifs qui n’étaient là que pour « marquer leur territoire »  :-))  tandis que les collègues galéraient et…continuent de galérer pour beaucoup.

Adieu les « projets pédagogiques à long terme »…qui mobilisaient « les troupes » pour finir en eau de boudin et laissaient sur leur faim derrière eux des élèves qui s’étaient aussi motivés et investis…bonjour « le prestige de l’enseignant »…

Mais aujourd’hui le milieu médical, paramédical, les policiers, pompiers etc….subissent également les décisions absurdes d’un gouvernement d’incompétents pédagogues notoires...

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Publié par wikistrike.com

Cet ancien employé de Lubrizol, chimiste, a accepté de témoigner auprès de notre rédaction sous couvert d’anonymat. Connaissant la toxicité des produits partis en fumée, il est implacable : « La gestion de crise a été catastrophique, on n’a eu aucune consigne. Ils n’étaient pas prêts à évacuer une ville de 100.000 personnes, alors que pour moi, connaissant la nature des produits, ça aurait du être fait, ne serait-ce que par principe de précaution ».

Notre témoin a travaillé chez Lubrizol pendant 3 ans dans les années 90, sur « toutes les activités de production y compris dans le bâtiment qui a pris feu, un grand entrepôt avec de l’enfûtage ». Un poste qualifié, en horaires décalés sur un rythme 5×8, alternant 2 matins, 2 après-midis, 2 nuits et 4 jours de repos, pour un salaire équivalent à l’époque à 3000€ net. Si son expérience remonte à une vingtaine d’années en arrière, il affirme bien connaître les risques liés aux produits partis en fumée, d’autant plus que « les process de production sont déposés et n’ont pas évolué ». « J’ai travaillé sur plusieurs postes, nous confie-t-il. Sur des produits semi-finis, des produits finis, et un an dans le bâtiment qui a pris feu, où l’on faisait l’enfûtage et le stockage. Il y a une grande part d’automatisation, mais la présence humaine est indispensable pour le contrôle qualité, la gestion des risques chimiques, des risques incendie… Ce sont des produits dérivés de produits pétroliers qui arrivent directement dans des fûts via des tuyaux. C’est un ensemble de produit chimiques très concentrés, qui sont ensuite revendus à Total ou d’autres, qui ont des unités de production pour les reconditionner en bidons pour la vente au particulier par exemple. Mais comme Lubrizol ne fait que des produits très concentrés c’est plus dangereux, plus inflammable ».

« Dire qu’il n’y a pas de danger c’est mensonger »

 « Dire qu’il n’y a pas de danger c’est mensonger, car tous les produits sont très toxiques. Il y a une grosse quantité d’agents CMR [qui ont des effets cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction chez les professionnels qui ont été exposés, NDLR], par exemple de l’H2S ou sulfure d’hydrogène, un gaz qui sent l’œuf pourri. Quand vous le sentez tout va bien, mais c’est quand vous ne le sentez plus que vous êtes mort. Ce que je veux dire c’est que c’est pas parce que ça sent que c’est dangereux. A l’époque, on « dégazait » la nuit, c’est-à-dire qu’on lâchait des gaz dangereux exprès la nuit quand les gens dorment, pour limiter les risques. Maintenant ils sont traités, mais à l’époque ils n’étaient pas tous traités avant d’être lâchés dans l’atmosphère. La plupart du temps on n’avait pas de protection adaptées pour travailler : juste un casque, des gants, des lunettes, mais ça nous coulait sur la peau, et on avait une prime de douche. Certains produits étaient si dangereux qu’on devait les charger avec une combinaison, on les manipulait 30 minutes puis on se douchait pendant 15 minutes et ainsi de suite toute la journée. Par exemple à l’époque on travaillait avec du phénol, c’est un produit si toxique que si on en déverse 25 cm² sur votre corps, en moins de 2 ans vous développez un cancer et en mourrez.

Tout ça a brûlé, s’est vaporisé, et on ne sait rien… quelle proportion de produits chimiques se sont mélangés ? Quelles sont ses suies et comment vont-elles interagir avec le milieu ? Et puis avec l’incendie il y a des gaz dérivés de la combustion des produits brûlés qui sont extrêmement toxiques. Et le mélange de ces produits quand les fûts éclatent, ça donne des réactions chimiques qui donnent d’autres composés. Or quand on fait des analyses on ne trouve que ce que l’on cherche. Par exemple si on cherche du plomb, on peut trouver du plomb, mais si on ne cherche pas de cyanure on n’en trouve pas, alors qu’il y a du cyanure et tout un pannel de produits chimiques… Et puis les premiers experts interrogés sont ceux de la société donc voilà… Finalement, AZF c’était plus simple en terme de gestion. Là, on ne sait pas ce que ça va donner. »

« Ce type de feu, une fois que c’est lancé c’est incontrôlable »

 « Quand j’ai vu l’incendie, ma première réaction c’est que j’ai eu peur que des anciens collègues soient morts. Et après quand j’ai vu l’ampleur de l’incendie je me suis dit qu’ils n’allaient pas l’éteindre facilement.

A l’époque les pompiers de Rouen étaient cantonnés au poste de garde et étaient à la disposition des opérateurs. Tous les opérateurs étaient formés au risque incendie. Par exemple une fois il y a eu un feu d’un container de pentasulfure de phosphore et un pompier s’apprêtait à prendre la lance à incendie. Les salariés lui ont fait un placage ventral parce que ça ne s’éteint pas avec ce type de matériel… les salariés étaient parfois plus formés que les pompiers.

Le feu avait été éteint en 5 minutes et même comme ça il avait détruit la moitié d’un bâtiment donc là quand j’ai vu que ça brûlait depuis 2 heures, je savais que la réaction était incontrôlable. Mais depuis des années on savait que c’était à haut risque. Il faut dire aussi que tout est très tassé sur ce site construit dans les années 50. Et à l’époque la ville n’était pas aussi près… Les infrastructures ont été touchées, donc l’usine ne repartira pas facilement, et d’ailleurs j’espère que ça ne repartira pas à cet endroit-là car pour moi c’est trop près de la ville.

Ce qui m’a étonné c’est que Lubrizol a toujours été à la pointe de la protection. Les pétroliers ont de l’argent et n’aiment pas faire trop de publicité de leurs produits parce que c’est polluant donc ils ont toujours investi dans la sécurité. Les bâtiments sont équipés de caméras thermiques, de sprinklers [système d’extinction automatique, NDLR], de manteaux de mousse, le personnel est formé… Mais les obligations de se mettre aux normes incendie coûtent très cher, donc si un dirigeant veut à tout prix ne pas être embêté il va faire le maximum, mais aujourd’hui je ne sais pas quelle est la politique de l’entreprise.

En tout cas je pense qu’ils ont été débordés, qu’ils n’ont pas su éteindre l’incendie rapidement, et ce type de feu une fois que c’est lancé c’est incontrôlable. Les boules de feu qu’on voit sur les vidéos, ce sont des fûts qui montent en pression et partent comme des pétards à 30-50m de hauteur puis explosent. »

« C’est une vraie catastrophe écologique et sanitaire »

« C’est une véritable catastrophe écologique. Les bitumes sont partis en feu, la dalle béton s’est cassée… il va falloir du temps pour dépolluer les sols. On ne refroidit pas un foyer de cette importance là en quelques heures. Là si on creuse le sol, il faut s’imaginer que la terre s’est transformée en terre cuite.

Et iI faut du temps pour analyser l’air. On ne peut pas dire au lendemain de l’incendie qu’il n’y a pas de danger, parce qu’entre 2h et 8h du matin ce n’est pas possible de faire toutes les analyses. Pour ça il faut faire des prélèvements, il y a les particules lourdes mais aussi les fines qui se sont étalées sur plusieurs kilomètres et se retrouvent dans des nuages. L’état dit que tous les paysans vont être indemnisés de leur production, il faut voir que c’est très rare comme mesure. Mais les productions de lait sont stockées et ils ne savent pas quoi en faire. »

« Ils n’étaient pas prêts à évacuer une ville de 100.000 personnes, mais pour moi ça aurait du être fait »

« a gestion de crise a été catastrophique. Quelques maires ont donné des consignes de précaution mais pour la Préfecture tout allait bien, on n’a eu aucune consigne. Ils n’étaient pas prêts à évacuer une ville de 100.000 personnes, alors que pour moi, connaissant la nature des produits, ça aurait du être fait, ne serait-ce que par principe de précaution.

Personnellement j’ai empêché mes enfants d’aller à l’école, j’ai calfeutré les fenêtres de chez moi, et pendant 18 mois on ne va ni boire l’eau du robinet, ni acheter des légumes et viandes locaux. On va privilégier des produits d’Espagne, qui sont certainement traités par des produits peu recommandables mais ce sera toujours moins dangereux que ce qu’il y a ici.

Le dimanche soir je suis passé à quelques dizaines de mètres du site et ça fumait encore, il y avait encore des vapeurs qui s’échappaient. Hier soir [mardi], il y avait encore des odeurs dans Rouen et même plus loin. Une personne que je connais habite à 150 mètres de Lubrizol et elle est encore prise de maux de tête et de vomissement, avec des irritations de gorge, parce qu’elle est restée à regarder l’incendie dans la nuit et elle a inhalé des produits sans s’en rendre compte. Elle a été voir son médecin pour avoir un certificat médical pour déposer plainte. Moi-même, même en prenant des précautions et en connaissance des risques j’ai eu une forte irritation de la gorge. C’est typiquement lié aux produits qu’on utilise là-bas, je me rappelle que ça m’arrivait d’avoir des vomissements. »

« C’est l’équivalent d’une marée noire, mais sur terre »

« Quand les gens parlent de mini Tchernobyl, c’est pas si déconnant que ça parce que c’est une contamination par l’air et au sol, avec un nuage de 22 kilomètres de long sur 6 kilomètres de large, avec des particules lourdes et des particules fines, les particules lourdes étant les premières à retomber, notamment avec la pluie. C’est l’équivalent d’une marée noire, mais sur terre. Le toit en amiante a été pulvérisé, les gens ont respiré les particules… C’est une vraie catastrophe écologique et sanitaire, mais pour les gens on ne le verra que dans quelques années, c’est ça qui est très vicieux. C’est dans 10-20 ans qu’on verra des gens tomber malades… mais à ce moment-là on ne parlera plus de Lubrizol. Ca peut être aussi des femmes qui auront du mal à avoir des enfants, ou qui auront des bébés avec des malformations…

Ça me choque ce silence des autorités, je suis abasourdi, je vais me rapprocher de gens ou d’un avocat pour pouvoir porter plainte, me porter partie civile là-dessus. Mais ils chercheront toujours à se défausser… Quand je vois dans certains médias des représentants de l’Etat qui disent que de toute façon Rouen est une ville de Gilets Jaunes qui nous cassent les pieds juste pour une odeur, ça résume bien la situation. Pour eux c’est juste une odeur qui incommode… c’est scandaleux de dire ça ! Alors ces personnes-là je les invite à venir au niveau de la Seine boire un verre d’eau et on verra s’ils ont le même discours… »

« Quand vous êtes embauché chez Lubrizol vous signez des clauses de confidentialité »

Pour lui, le silence des salariés de Lubrizol n’est pas dû au hasard : « Quand vous êtes embauché chez Lubrizol vous signez des clauses de confidentialité. Ça limite beaucoup d’actions et ça empêche de s’exprimer, d’autant plus qu’il s’agit d’une entreprise américaine, avec une culture de la protection juridique excessive. Il faut savoir qu’il n’y a pas de syndicat à Lubrizol, juste des délégués du personnel non syndiqués. »

Alors que nous l’interrogeons sur le recours à la sous-traitance pratiqué chez Lubrizol, il en décrit les effets néfastes pour la sécurité. « A l’époque, l’ensemble des activités étaient réalisées par un personnel embauché, mais quand je suis parti ils commençaient à sous-traiter les opérations de nettoyage en cas de fuite, débordements, incendie. Maintenant il y a de plus en plus de prestataires extérieurs. »

« La sous-traitance, c’est uniquement une affaire d’argent, au détriment de la sécurité »

 « Le problème des sous-traitants, c’est qu’ils ont des salariés sous-payés, qui ont un niveau d’études faibles, qui sont exploités à faire des tâches ingrates pour des très bas salaires… c’est du pur profit. Les dirigeants font des appels d’offres et prennent toujours le moins cher. Donc il n’y a pas la même préoccupation pour le travail. Il faut voir qu’à l’époque on était payé l’équivalent de 3000€ net. Pour un travail en 5×8, avec le risque et les produits qu’il y a là-bas, c’est un minimum… alors si vous êtes payé au SMIC et que vous n’estimez pas appartenir à la société, que vous êtes dévalorisé, vous vous détachez de ça, et ça devient dangereux. Sans parler des effectifs : avec la sous-traitance globalement 3 emplois en CDI seront remplacés par une seule personne, donc c’est forcément pas le même travail. C’est de l’exploitation pure, je trouve ça inadmissible… uniquement une affaire d’argent, au détriment de la sécurité. »