Deux fausses solutions

Les industries des énergies « vertes » et le « mangerbio »

  1. Les énergies « vertes » : une double imbécillité

Depuis plusieurs années, dans les médias grand public, la propagande en faveur du développement des énergies dites « vertes » (et, plus largement, en faveur du « développement durable ») ne cesse de s’intensifier. En parallèle, l’état du monde naturel ne cesse d’empirer (je pourrais citer une liste interminable d’indicateurs de la catastrophe écologique en cours, mais il est plus simple de souligner qu’aucun indicateur ne témoigne d’une amélioration véritable).

Le magazine GEO, par exemple, vient de publier un article intitulé Bilbao, fer de lance d’une industrie éolienne espagnole revigorée. Dans l’article, on apprend que « l’industrie éolienne espagnole a trouvé à Bilbao, au Pays basque, un fer de lance pour préserver sa compétitivité face à la Chine et l’Europe du nord ». Ce que cela nous indique, très clairement, c’est que l’industrie éolienne doit être une industrie compétitive, comme les autres, en s’intégrant au capitalisme mondialisé. « L’énergie terrestre, alias ‘onshore’, est le pari de l’entreprise Haizea, qui prévoit de fabriquer des éoliennes de 160 mètres de haut, dans une usine flambant neuve du port de Bilbao, de 500 mètres de long pour 130 de large. […] Haizea compte également percer dans l’éolien ‘offshore’, en mer. La compagnie fabriquera des tours pour les éoliennes offshore, dont les bases s’enfoncent jusqu’à 50 mètres sous le fond marin et 110 mètres sous la surface de l’eau. »

Ainsi que Philippe Bihouix, Guillaume Pitron et Olivier Vidal (directeur de recherche au CNRS, qui s’intéresse aux nouvelles industries des soi-disant « renouvelables ») le montrent dans leurs travaux[1], et ainsi que la Banque mondiale l’explique dans un de ses communiqués, le développement des énergies dites « vertes » génère et va entraîner une énorme augmentation de l’exploitation de diverses ressources non-renouvelables (métaux, minerais, etc.), avec des impacts environnementaux à la mesure de cet essor. C’est-à-dire catastrophiques.

Mais le caractère absurde et contre-productif du fait de présenter ces nouvelles industries « vertes » (du solaire, de l’éolien, de l’hydroélectrique, etc.) comme des solutions ne se limite pas à leur aspect non écologique, antiécologique. Le fait qu’aucune de ces industries ne soit réellement écologique ne constitue que la moitié de l’angle mort de la rhétorique en leur faveur.

L’autre moitié relève d’une évidence encore plus flagrante : à quoi sert l’électricité produite par ces industries (du solaire, de l’éolien, de l’hydroélectrique, etc.) ? Certainement à rien que l’on puisse qualifier d’écologique, à rien qui ne bénéficie au monde naturel, à rien qui ne participe de sa préservation ou de sa guérison. L’électricité produite par ces industries sert à la même chose que l’électricité produite par des centrales au charbon, au gaz naturel, ou nucléaires. À savoir, à alimenter en énergie des usines (de Monsanto, d’armement, etc.), des data centers, des télévisions, des réfrigérateurs, des micro-ondes, des voitures, des rasoirs électriques, des machines à café, des ordinateurs, des trottinettes électriques, des segway, des iPad, des iPod, des iPhone, des iWatch, des iMac, des McDonald, des consoles de jeux vidéo, des chaines Hi-Fi, des lecteurs Blu-Ray, des brosses à dents électriques, des sèche-cheveux, à recharger des téléphones mobiles, etc. Autant de choses dont la production et le fonctionnement sont tout sauf écologiques.

Mais tout comme il espère ou croit que les énergies soi-disant « renouvelables » ou « vertes » le sont vraiment, le mouvement écologiste grand public espère que la production et le fonctionnement de toutes ces choses seront (et peuvent donc être) rendus « renouvelables » ou « verts » dans le futur.

Une des inepties du mouvement écologiste grand public relève de ce qu’il ne comprend pas, ou refuse d’admettre, que l’ensemble du mode de vie de la civilisation électrique est écologiquement insoutenable, et que même si toute l’énergie qu’il utilisait provenait de sources d’énergies (véritablement) « vertes », écologiques (ce qui n’est pas possible), cela ne résoudrait qu’une petite partie d’un problème qu’il refuse de poser autrement qu’en des termes qui le rendent insoluble. En effet, si au lieu de demander comment rendre « vert » tel ou tel aspect de la civilisation industrielle, il se demandait s’il est possible, et s’il est souhaitable, de les rendre écologiques, il commencerait à entrevoir l’impasse écologique dans laquelle il nous mène.

2. L’éco-consommation (l’écomoralisme de classe) : une fausse solution vraiment inique

« Nous avons aujourd’hui un mode de vie insoutenable ». C’est ce qu’affirme Pascal Canfin, PDG du WWF, dans une petite vidéo qui a récemment fait le buzz sur les réseaux sociaux. On ne peut qu’acquiescer, évidemment. Seulement, la suite de son plaidoyer, qui traite des solutions, illustre bien la raison pour laquelle il est à la tête d’une branche nationale de l’ONG écologiste la plus célèbre du capitalisme mondialisé :

« On a montré au WWF qu’on pouvait, sans dépenser 1 euro de plus, pour une famille de 2 adultes et 2 enfants, aller jusqu’à 50 % de produits bio. »

Il recommande ensuite de remplacer la viande « par des pâtes ou par des légumineuses, ou par des fruits et des légumes », et explique qu’il est important de manger « moins de viande, mais mieux de viande ».

La solution au désastre écologique, c’est donc que les gens mangent des pâtes et moins de viande (il s’agit de la fameuse rhétorique de la douche courte[2]). Pendant ce temps-là, les riches peuvent continuer à voyager en jet, à acheter de nouveaux yachts chaque année, à se faire construire des villas toujours plus fastueuses, les industries peuvent continuer d’accaparer des terres, de privatiser des sources, de polluer des fleuves et des rivières, d’utiliser des ressources non renouvelables et des ressources renouvelables dans d’innombrables activités complètement nuisibles (de l’aérospatiale aux industries de l’armement), les industriels de construire de nouveaux complexes immobiliers, hôteliers, de nouveaux terrains de golf, de nouveaux centre commerciaux, et ainsi de suite. Merci Pascal. Si avec ce régime populaire à base de pâtes et de mieux de viande, on ne sauve pas la planète, vraiment, c’est qu’il n’y avait rien à faire.

(Bien sûr, ailleurs, Pascal Canfin et le WWF prônent peut-être, en plus des pâtes et des légumineuses, d’autres solutions ou types de solutions, mais qu’il ait choisi de résumer sa minute-solution à ce message en particulier en dit long).

Ce qui nous ramène au premier exemple et à la manière dont l’écologisme grand public ne perçoit pas (ou occulte sciemment) l’ampleur du caractère antiécologique de la civilisation industrielle mondialisée. Il se contente de faire illusion, de promouvoir des fausses solutions, qui ne menacent pas les classes des riches et des puissants mais qui permettent de donner le change, de garantir la paix léthargie sociale, de préserver le statu quo, à défaut de la planète.

Nicolas Casaux

  1. Voir, de Philippe Bihouix, l’article Du mythe de la croissance verte à un monde post-croissance, voir aussi mon article L’étrange logique derrière la quête d’énergies ‘renouvelables’, qui expose cela plus en détail.
  2. À ce sujet, il faut lire l’article de Derrick Jensen :

http://partage-le.com/2015/03/oubliez-les-douches-courtes-derrick-jensen/

Partage-le