2019, année sans pareille

Reportage à « l’assemblée des assemblée » de Commercy

« Un succès d’affluence », Médiapart
« Une solidarité à toute épreuve », Libération
« Débat citoyen  », la Croix
« Une assemblée de toute la France propose un appel commun », le Monde

Heureusement, il n’est pas question du débat national.

Ces éloges concernent tous l’initiative des Gilets jaunes de Commercy, petite localité à cheval sur le cours de la Meuse, au cœur du Grand-Est. L’idée ? Organiser une grande assemblée des assemblées, afin de s’essayer à la coordination du mouvement et d’en dessiner peu à peu les contours, les espoirs et les capacités d’action. Le tout en respectant le plus scrupuleusement possible des principes de démocratie directe.

A un moment crucial du mouvement des Gilets jaunes, après deux mois de mobilisation, l’initiative meusienne trace une voie singulière. Face à l’émergence de porte-paroles autoproclamés qui entendent tirer légitimité des réseaux sociaux, des plateaux télévisions ou de listes électorales, les gilets de Commercy font le choix de l’horizontalité et l’autonomie locale. Pourquoi ne pas proposer au mouvement une organisation qui ne soit pas une structuration par le haut ou une intégration au système politique ? Une troisième voie, celle de Commercy.

Toutes les routes mènent à Commercy

Le pari peut sembler fou, pourtant des dizaines de délégations ont répondu à l’appel, choisies par leurs assemblées par vote ou tirage ou sort et tenues de respecter des mandats divergents d’un rond-point à l’autre. Des Bouches-du-Rhône, d’Ariège, de Nantes, de Saint-Nazaire, de Poitiers, de Grenoble, du Vigan, de Bordeaux, de Toulouse, de Strasbourg ou d’Ile-de-France, une bonne partie des quelques 75 délégations est arrivée la veille, après avoir traversé le pays. Des frais souvent financés par les caisses de solidarité locales.

Samedi de bon matin. La petite salle des fêtes de Sorcy-Saint-Martin, à quelques kilomètres de Commercy, surnage et irradie de fluo. Au moins 400 personnes y sont entassées, bien plus que la capacité du lieu. Les journalistes sont présents en nombre. L’ambiance est électrique : le café n’est pas fameux, mais les espoirs sont immenses. Sur la route, un ami ne disait pas autre chose : « Si ça se trouve, on parlera de l’appel de Commercy dans les bouquins d’histoire, ça peut être historique », avant de se reprendre : « ça l’est déjà ».

L’histoire reste à écrire, mais de la bouche de certains organisateurs confiants, la salle municipale en contient peut-être « un petit bout  ». Sur les chaises en plastique, chacun y va de sa référence. Deux ombres semblent planer au-dessus des participants. Le serment du jeu de Paume et la Révolution de 1789 reviennent sous la tonnelle où l’on s’abrite de la pluie pour fumer sa cigarette. Sommes-nous en train d’assister à un transfert de souveraineté et de sacralité comparable à celui de l’été 1789 ? Une autre, plus discrète, n’en demeure pas moins essentielle : celle du communalisme libertaire, le modèle de l’écologiste américain Murray Bookchin basé sur la démocratie directe à l’échelle de la commune, modèle que les Kurdes tentent aujourd’hui d’instaurer au Rojava, le Kurdistan syrien.
En début d’après-midi, lorsque les échanges s’ouvrent enfin, c’est pour laisser la place aux délégué.e.s qui présentent un.e.s à un.e.s leur mobilisation, l’histoire de leur rond-point, la naissance de leur assemblée, leurs difficultés aussi. Avec toujours, en filigrane, cette prise de conscience qu’un autre destin commun est possible dès lors qu’on réalise qu’on est plus seul, qu’on s’organise. On se répond les uns les autres par des applaudissements nourris. Lorsque Saint-Nazaire impressionne par son ouverture d’une Maison du Peuple, squat qui fait office de cœur logistique de la mobilisation dans la cité portuaire, d’autres mettent en avant les soupes populaires ou les ébauches d’autonomie alimentaire. Les numéros s’échangent, les bonnes pratiques aussi.

Rapidement, il s’agit de mettre les pieds dans le plat. Est-il question oui ou non de produire un texte commun, même de principe ? Des délégué.e.s s’insurgent. « Ce n’était pas prévu !  ». « Nos mandats ne nous le permettent pas  ». « Nous ne pourrons pas le signer  ». Un débat avant tous les autres, incontournable : comment définir cette assemblée ? Quels contours lui attribuer ? Personne ne le sait, alors il faut débattre et se convaincre. Cela prend des heures. Les esprits fatiguent, certains se mettent à douter. Et si l’initiative ne parvenait à rien de concret ? Le souvenir inachevé de Nuit Debout et ses travers « assembléistes » s’invite dans les têtes. Après des heures de tractation, un accord est trouvé, basé sur le principe d’une validation a posteriori par les assemblées locales, sans oublier un droit d’amendement et de proposition. Il fait presque nuit dehors et aucun point à l’ordre du jour n’a encore été évoqué, l’assemblée est déjà épuisée. Mais après tout, la démocratie c’est peut-être ça.
L’idée d’un texte s’impose, mais pour y mettre quoi, au juste ? Le travail préparatoire des Gilets jaunes de Commercy est colossal, notamment sur les remontées des doléances. Une feuille double jaune pâle contient un tableau minutieusement préparé, une synthèse des centaines de revendications récupérées, classées par ordre d’importance et de récurrence. Finalement, il semble que les gens qui se mobilisent ont beaucoup plus en commun qu’il n’y parait : la répartition des richesses, le droit à une vie digne, la préservation de l’environnement, la fin des privilèges, le refus de l’abandon du monde rural et des quartiers populaires, l’amélioration des services publics, le référendum d’initiative citoyenne, la conservation d’une autonomie à l’échelle locale, la condamnation de la répression etc. Rassurés de ce constat, les délégué.e.s récalcitrant.e.s consentent à travailler à une voix commune, sous réserve d’une future approbation de leur assemblée.

A mesure que la journée se consume, des nouvelles des manifestations du jour parviennent de toute la France. Peu évoquées, elles occupent les esprits et habillent les temps de pause. En premier lieu, la blessure d’une des figures du mouvement, Jérôme Rodrigues, place de la Bastille à Paris. Bien que peu de gens sache vraiment de qui il s’agit, tout le monde s’accorde à dire que le gouvernement fait là un bien mauvais coup. « Ils sont complétement barrés, ils n’ont aucune limite  » s’étouffe une lyonnaise.

Encore plus de débat, toujours des débats

Et puis il y a cette agression ultra-violente de militants du NPA par un groupuscule fasciste parisien dont la vidéo circule sur les réseaux sociaux. La nouvelle pousse un sujet brulant sur le devant de la scène. « Il faut prendre position vis-à-vis de l’extrême droite » s’indigne une des déléguées.

Des voix s’élèvent : « Le mouvement est et doit rester sans étiquette ».

Ça se bouscule dans la salle. Le ton monte. Distinction est finalement faite entre l’extrême droite et le groupe fasciste auteur de l’agression. Mais le sujet n’est pas le seul à échauffer les esprits. La position à adopter vis-à-vis des syndicats fait aussi débat. Comment composer avec la grève nationale qui s’annonce pour le 5 février ? Certains participants égrainent les trahisons des directions syndicales. Tous s’accordent à converger avec les bases en lutte.

Les débats se prolongent autour des axes de travail définis par l’équipe de Commercy. Comment maintenir le rapport de force ? Comment s’organiser localement ? Comment se protéger des attaques du gouvernement, renforcer notre solidarité et assurer notre autonomie ? Quelle position vis-à-vis du « grand débat national » ? Faut-il envisager une liste pour les élections ? Comment être le plus démocratique possible, et surtout comment le rester ?

Une soirée festive était prévue, elle est vite oubliée. Les discussions durent tard dans la nuit. Quelques délégué.e.s de toute la France poursuivront encore le travail en petit comité, avec pour mission d’élaborer un texte nourri des échanges de la journée et espérer le faire accepter par l’assemblée le lendemain.

Dimanche matin, la proposition de texte commun est présentée. Ovationnée, mais insuffisante. Les amendements pleuvent. Décision est prise d’en proposer une deuxième mouture, en essayant d’en intégrer un maximum. Texte ou pas texte ? « Il ne faut pas confondre rapidité et précipitation  » glisse une déléguée venue de l’Ouest. Un autre : « Une révolution prend au moins 4 ans. Regardez 1789…  » Oui mais tout de même, ressortir du week-end sans texte de principe aurait nécessairement un gout d’échec. Le doute s’installe.

Le temps que les délégué.e.s retournent à leur labeur, l’assemblée se scinde en une multitude de petits groupes de travail, autant que d’axes de réflexion. L’occasion pour les observateurs qui n’avaient jusqu’ici pas eu voix au chapitre de s’exprimer. Les échanges sont intenses, parfois houleux. Il faut attendre la fin du déjeuner pour qu’une version amendée soit enfin présentée à l’assemblée. Les portables sont sortis, chacun imagine capturer un moment historique. La lecture se solde par un tonnerre d’applaudissement. Le texte est adopté.

Vite, en faire une vidéo. Tout le monde l’a compris, avant que l’histoire se souvienne de ce qui s’est passé dans cette assemblée de Meuse, il faut que l’expérience parvienne à convaincre les ronds-points, les assemblées et tous ceux qui s’organisent.

Appel de la première « assemblée des assemblées » des Gilets jaunes

Nous, Gilets Jaunes des ronds-points, des parkings, des places, des assemblées, des manifs, nous sommes réunis ces 26 et 27 janvier 2019 en « Assemblée des assemblées », réunissant une centaine de délégations, répondant à l’appel des Gilets Jaunes de Commercy.

Depuis le 17 novembre, du plus petit village, du monde rural à la plus grande ville, nous nous sommes soulevés contre cette société profondément violente, injuste et insupportable. Nous ne nous laisserons plus faire ! Nous nous révoltons contre la vie chère, la précarité et la misère. Nous voulons, pour nos proches, nos familles et nos enfants, vivre dans la dignité. 26 milliardaires possèdent autant que la moitié de l’humanité, c’est inacceptable. Partageons la richesse et pas la misère ! Finissons-en avec les inégalités sociales ! Nous exigeons l’augmentation immédiate des salaires, des minimas sociaux, des allocations et des pensions, le droit inconditionnel au logement et à la santé, à l’éducation, des services publics gratuits et pour tous.

C’est pour tous ces droits que nous occupons quotidiennement des ronds-points, que nous organisons des actions, des manifestations et que nous débattons partout. Avec nos gilets jaunes, nous reprenons la parole, nous qui ne l’avons jamais.

Et quelle est la réponse du gouvernement ? La répression, le mépris, le dénigrement. Des morts et des milliers de blessés, l’utilisation massive d’armes par tirs tendus qui mutilent, éborgnent, blessent et traumatisent. Plus de 1.000 personnes ont été arbitrairement condamnées et emprisonnées. Et maintenant la nouvelle loi dite « anti-casseur » vise tout simplement à nous empêcher de manifester. Nous condamnons toutes les violences contre les manifestants qu’elles viennent des forces de l’ordre ou des groupuscules violents. Rien de tout cela ne nous arrêtera ! Manifester est un droit fondamental. Fin de l’impunité pour les forces de l’ordre ! Amnistie pour toutes les victimes de la répression !

Et quelle entourloupe que ce grand débat national qui est en fait une campagne de communication du gouvernement, qui instrumentalise nos volontés de débattre et décider ! La vraie démocratie, nous la pratiquons dans nos assemblées, sur nos ronds-points, elle n’est ni sur les plateaux télé ni dans les pseudos tables rondes organisées par Macron.

Après nous avoir insultés et traités de moins que rien, voilà maintenant qu’il nous présente comme une foule haineuse fascisante et xénophobe. Mais nous, nous sommes tout le contraire : ni racistes, ni sexistes, ni homophobes, nous sommes fiers d’être ensemble avec nos différences pour construire une société solidaire.

Nous sommes forts de la diversité de nos discussions, en ce moment même des centaines d’assemblées élaborent et proposent leurs propres revendications. Elles touchent à la démocratie réelle, à la justice sociale et fiscale, aux conditions de travail, à la justice écologique et climatique, à la fin des discriminations. Parmi les revendications et propositions stratégiques les plus débattues, nous trouvons : l’éradication de la misère sous toutes ses formes, la transformation des institutions (RIC, constituante, fin des privilèges des élus…), la transition écologique (précarité énergétique, pollutions industrielles…), l’égalité et la prise en compte de toutes et tous quelle que soit sa nationalité (personnes en situation de handicap, égalité hommes-femmes, fin de l’abandon des quartiers populaires, du monde rural et des outres-mers…).

Nous, Gilets Jaunes, invitons chacun avec ses moyens, à sa mesure, à nous rejoindre. Nous appelons à poursuivre les actes (acte 12 contre les violences policières devant les commissariats, actes 13, 14…), à continuer les occupations des ronds-points et le blocage de l’économie, à construire une grève massive et reconductible à partir du 5 février. Nous appelons à former des comités sur les lieux de travail, d’études et partout ailleurs pour que cette grève puisse être construite à la base par les grévistes eux-mêmes. Prenons nos affaires en main ! Ne restez pas seuls, rejoignez-nous !

Organisons-nous de façon démocratique, autonome et indépendante ! Cette assemblée des assemblées est une étape importante qui nous permet de discuter de nos revendications et de nos moyens d’actions. Fédérons-nous pour transformer la société !

Nous proposons à l’ensemble des Gilets Jaunes de faire circuler cet appel. Si, en tant que groupe gilets jaunes, il vous convient, envoyez votre signature à Commercy (assembleedesassemblees@gmail.com). N’hésitez pas à discuter et formuler des propositions pour les prochaines « Assemblées des assemblées », que nous préparons d’ores et déjà.

Macron Démission !
 Vive le pouvoir au peuple, pour le peuple et par le peuple.

Appel proposé par l’Assemblée des Assemblées de Commercy.

Il sera ensuite proposé pour adoption dans chacune des assemblées locales.

https://lundi.am