Les cinq dilemmes de la crise écologique

Un livre : L’urgence écologique vue du Sud

https://www.syllepse.net/l-urgence-ecologique-vue-du-sud-_r_21_i_827.html

Extraits

Sortir par le haut des cinq dilemmes de la crise environnementale implique de la considérer d’urgence comme un enjeu central : de prendre acte du fait que les populations les plus vulnérables ne sont pas nécessairement celles qui lui donnent priorité ; de faire valoir la dette écologique des (pays) riches à l’égard des (pays) pauvres ; de rejeter le business as usual, même « verdi » ; et d’opter résolument pour un changement de paradigme, sans snober les conditions sociales et politiques d’une transition régulée.

La pandémie de coronavirus est venue tout différer, tout éclipser et tout révéler. C’est peu de l’écrire. Paradoxalement, elle a à la fois masqué et démasqué cette crise écologique qui la précède, qui la dépasse et qui la suit. Masqué, en cela qu’elle l’a d’abord sortie de l’agenda, mise en retrait des « urgences », proscrite des « soins intensifs », pour ensuite lui privilégier un « déconfinement » synonyme de « retour à la normale », voire de « revanche » productiviste et consumériste. Démasqué, en cela qu’en creusant les inégalités et en révélant, en amont et en aval du drame sanitaire, les liens étroits que nos façons d’habiter la Terre nouent entre santé et environnement, elle a remobilisé les énergies de celles et ceux qui souhaitent – auraient souhaité – relancer la machine sur d’autres bases, socialement plus justes et écologiquement plus durables.

On en est là. Face à ce même défi que scientifiques et militants écologistes nous resservent depuis un demi-siècle. Adapter, réformer d’urgence – aujourd’hui plus que jamais – le mode de production des grandes industries et le niveau de consommation des populations les plus riches. Mieux, les astreindre, les changer. Sous peine d’hypothéquer le sort des générations futures en aggravant celui des actuelles, dont les composantes les plus vulnérables pâtissent déjà, dans leur chair, de la dégradation systématique et accélérée de l’environnement.

À nos yeux, cinq controverses brident encore et toujours les énergies transformatrices, cinq dilemmes dont il faudra sortir par le haut. Centrale ou marginale, la crise écologique ? Concerné ou indifférent, le Sud ? Communes ou différenciées, les responsabilités ? Gris ou vert, le capitalisme ? Réformé ou transformé, le paradigme ? Les éléments de réponse qui suivent s’inspirent librement des positionnements critiques d’intellectuels et d’activistes de la cause écologique, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, partenaires du Centre tricontinental, dont plusieurs signent les articles qui composent cet Alternatives Sud.

Centrale ou marginale, la crise écologique ?

L’ampleur du désastre écologique, chiffrée à l’envi, sidère. Il ne se passe pas un mois sans qu’un nouveau rapport, universitaire ou onusien, plus alarmant que le précédent, vienne étayer la tendance. Il ne se passe pas un jour sans que le décompte morbide de ses effets (autant de milliers de décès dus à la pollution de l’air, à la contamination de l’eau, à l’amoncellement de déchets, à la pulvérisation des cultures… ; autant de milliers de déplacés dus aux feux de forêts, aux sécheresses, aux inondations, aux affaissements…) vienne alourdir celui de la veille. Annoncés de longue date, en hausse depuis des lustres à l’échelle planétaire, ces impacts et bien d’autres causés par les écocides et la déprédation de la biodiversité confirment au quotidien la gravité de la crise.

Côté déforestation par exemple, dont le CETRI (2008) analysait le rythme et les principales causes (l’expansion dans les pays du Sud de l’agrobusiness d’exportation) il y a déjà une douzaine d’années, les derniers chiffres laissent pantois. Selon le Global Forest Watch, le couvert forestier mondial aurait reculé de 240 000 km² en 2019, la superficie du Royaume-Uni. Il s’agit là de la troisième perte la plus élevée depuis le début du siècle, après 2016 et 2017 (Le Monde, 3 juin 2020). Côté émissions de gaz à effet de serre, une nouvelle étude internationale publiée le 4 mai 2020 (www.pnas.org) indique que la trajectoire actuelle menace directement, d’ici à cinquante ans, les conditions d’existence d’un tiers de la population mondiale. Les tendances en matière de plastification des océans, de toxification du vivant, de disparition des espèces… sont à l’avenant.

Et pourtant. Contre vents et marées – au sens propre et figuré –, d’importants secteurs continuent à négliger la catastrophe en cours. Au mieux, à la relativiser, à la dédramatiser, voire à la minimiser. Au pire, à l’ignorer, à la dénier, voire à la réfuter. Ne parlons pas ici des opinions publiques, surtout en pays pauvres, à la sensibilité environnementale nettement moins affirmée qu’elle ne peut l’être dans les beaux quartiers « éco-conscients  » des pays riches. Mais plutôt de ces secteurs de pouvoir – industriels transnationaux, milieux d’affaires, politiques conservateurs, économistes libéraux… – qui refusent de reconsidérer la logique de leur modèle de croissance et d’accumulation au vu de ses impasses.

Impasses qu’ils feignent même de méconnaître, à en croire le philosophe et sociologue des sciences Bruno Latour (2017), attentif dès le siècle passé à la question des limites environnementales de la modernité globalisée. Pour lui, le déni de la crise écologique, le démantèlement des États-providence, la mondialisation dérégulée et l’aggravation des disparités à l’œuvre depuis les années 1980 participent d’un même phénomène, pour ne pas dire d’« une même stratégie » de puissants aux abois. Au risque – que Latour endosse – d’assimiler cette stratégie à un « complot » de la ploutocratie.

« Les élites ont été si bien convaincues qu’il n’y aurait pas de vie future pour tout le monde, écrit-il, qu’elles ont décidé de se débarrasser au plus vite de tous les fardeaux de la solidarité – c’est la dérégulation ; qu’il fallait construire une sorte de forteresse dorée pour les quelques pour-cent qui allaient pouvoir s’en tirer – c’est l’explosion des inégalités ; et que pour dissimuler l’égoïsme crasse d’une telle fuite hors du monde commun, il fallait absolument rejeter la menace à l’origine de cette fuite éperdue – c’est la dénégation de la mutation climatique » (Latour, 2017).

Le raisonnement s’appuie, entre autres exemples, sur l’épisode de la société ExxonMobil qui, début des années 1990, « en pleine connaissance de cause » (elle a alors à son actif d’avoir publié plusieurs articles scientifiques de qualité sur les périls du changement climatique), décide d’investir copieusement tant dans l’extraction pétrolière débridée que dans une campagne acharnée visant à prouver l’« inexistence de la menace » environnementale. Là aussi, l’actualité est remplie d’autres cas de figure où les multinationales les plus en vue, aveugles aux réalités, assument leur fuite en avant. Ou la masquent, comme ces logiciels, chez Volkswagen et ailleurs, visant à réduire frauduleusement les émissions polluantes lors des tests d’homologation de nouveaux moteurs.

L’écologie divise, c’est un fait. Pierre Charbonnier, auteur d’Une histoire environnementale des idées politiques, le rappelle à bon escient. « L’appel à une écologie de la communion universelle » comme « mission qui transcende les intérêts individuels, les choix idéologiques, les langages politiques » est d’autant plus « incantatoire » et « contre-productif », que « les lignes de fracture, multiples et proliférantes, sont omniprésentes » (2020). Elles séparent les acteurs qui ont attaché leur destin à l’économie des énergies fossiles et de l’extraction agro-industrielle des populations qui en font les frais. Elles séparent aussi ceux qui peuvent se permettre le choix d’un mode de vie plus sain de ceux – « les premiers de corvée » – qui souhaitent hausser le niveau de la leur. La question de la centralité de l’urgence verte va jusqu’à diviser les mouvements qui luttent pour un changement de paradigme. Nous y reviendrons.

Concerné ou indifférent, le Sud ?

Les multiples indices et rapports qui mesurent et documentent la crise écologique et climatique l’attestent à l’unisson. Elle frappe d’abord les régions et les populations les plus vulnérables et affecte les contrées du Sud bien davantage que les contrées du Nord. Preuve là aussi que, sans réorientation politique d’ampleur, l’arrosé n’est pas l’arroseur. Et que ceux – endroits du globe ou groupes sociaux – qui profitent le moins du productivisme prédateur et du consumérisme dispendieux à l’origine des déséquilibres environnementaux sont ceux qui en pâtissent le plus.

Quel que soit le classement considéré – celui des risques sanitaires, des habitats menacés, de l’insécurité alimentaire, de la pollution de l’eau, de la vulnérabilité climatique, etc. –, les pays pauvres trustent systématiquement les premières places. Et lorsqu’il s’agit de hiérarchiser les catégories de population affectées, ce sont inévitablement les plus dominées socialement – les indigènes, les ruraux, les femmes, les paysans, le secteur informel… – qui apparaissent en tête de course, avec de confortables marges d’avance. Pendant ce temps-là, en Belgique par exemple, dont les seules quantités de soja importées du Sud (destinées au bétail pour l’essentiel) nécessiteraient l’intégralité du territoire national si elles devaient être produites sur place (Greenpeace, 2019), force est de constater que l’adaptation à la crise écologique et au réchauffement climatique a surtout consisté pour l’heure, chez nombre de citoyens aisés, en l’installation de… piscines privées et de panneaux solaires subsidiés par l’État.

Pour autant, les plus concernés sont-ils les plus concernés ? En clair, les populations les plus exposées aux effets dévastateurs des déséquilibres environnementaux sont-elles les plus préoccupées par « le futur de la planète », le sort des « petits oiseaux » et les émissions de gaz à effet de serre ? À l’évidence, non (lire notamment l’article « L’urgence écologique, un récit occidentalo-centré » de l’économiste camerounais Thierry Amougou dans cet ouvrage). Le constat renvoie tant au vieux débat marxiste sur la « conscience » que les classes sociales subalternes peuvent avoir ou non de leurs « intérêts objectifs », qu’au caractère secondaire des considérations (d’apparence) « post-matérialistes » lorsque le « matériel » n’est pas assuré. Comment s’émouvoir de « la fin du monde » quand « la fin du mois », de la semaine, de la journée requiert toutes les énergies mentales et physiques ?

En Asie, en Amérique latine et en Afrique moins qu’ailleurs, l’écologie politique – comme courant de pensée qui entend redéfinir les enjeux mobilisateurs – n’a encore réussi à convaincre de l’intégration avantageuse de « la question sociale » dans « la nouvelle question socio-environnementale». Et encore moins du dépassement de la « question coloniale » ou « postcoloniale » par l’imposition universelle de nouvelles normes écologiques et climatiques. Des standards en provenance du Nord, souvent perçus au Sud comme une forme d’« impérialisme vert », de énième déclassement des économies périphériques au nom d’un principe civilisationnel supérieur.

Dans la plupart des pays du Sud, « la pauvreté reste la pire des pollutions », pour exhumer une fois encore l’extrait le plus connu du discours de l’ex-cheffe du gouvernement indien, Indira Gandhi, à Stockholm en mars 1972 (!), lors de la Conférence des Nations unies sur l’environnement, première de ce nom. « Les pays riches peuvent regarder le développement comme la cause de la destruction de l’environnement, mais pour nous c’est un des premiers moyens d’améliorer l’environnement de la vie […]. Comment peut-on dire à ceux qui vivent dans des villages et des bidonvilles de préserver les océans, les rivières et l’air pur, quand leurs propres vies sont contaminées à la source ? » (Indira Gandhi citée dans Aykut et Dahan, 2015).

Si la préoccupation climatique d’une partie des opinions publiques occidentales est la bienvenue face au décalage entre les actes à poser et la frilosité des décideurs, ce volontarisme ne doit pas nous amener à projeter notre sentiment d’urgence écologique sur le reste du monde, réexpliquait en 2019 François Polet, chargé d’étude au CETRI. « La fixation sur l’enjeu climatique est le privilège de groupes libérés d’urgences vitales. En termes de rapports Nord-Sud comme en termes de classes sociales, il faut tenir compte des réalités économiques et des horizons temporels de chacun. Et combattre la tendance qui envisage l’élévation des niveaux de vie des populations asiatiques, africaines et latino-américaines sous le seul angle de leur impact carbone » (Polet, 2019).

Dit autrement, le goût pour la « simplicité volontaire » de nantis à la fibre postmatérialiste n’a pas lieu de s’imposer sur la nécessité d’échapper à la « simplicité involontaire » de pauvres… à la fibre matérialiste. La contribution de Thierry Amougou, plus loin dans cet Alternatives Sud, abonde dans le même sens : « Le privilège de “penser climat” et de se mobiliser pour lui est inégalement réparti entre le Nord et le Sud. Il suppose d’être libéré de l’emprise des carences du quotidien. Entre les émissions d’opulence des uns et les émissions de survie des autres, l’urgence environnementale est celle des favorisés et pas de ses premières victimes. Ventre affamé n’a point d’oreilles pour l’écologie ! »

Cela étant, prendre conscience du fait que d’importants segments des secteurs populaires des pays pauvres ont de bonnes raisons de ne pas s’inquiéter au premier chef de l’urgence de la question environnementale ne doit pas masquer une autre facette des réalités du Sud de la planète. Celle des luttes socio-environnementales, certes minoritaires mais effectives, qui s’y mènent de toutes parts (lire dans cet ouvrage les articles de Gabriela Merlinsky pour l’Amérique latine, d’Hamza Hamouchene pour l’Afrique du Nord et de Brototi Roy pour l’Inde). Elles opposent le plus souvent des communautés locales au capitalisme transnational. Des populations affectées dans leurs territoires aux « mégaprojets » d’investisseurs extérieurs.

Qu’ils soient miniers, agro-industriels, énergétiques, routiers, portuaires, touristiques…, ces « mégaprojets » – du nom que leur donnent les mouvements indigènes en Amérique latine – relèvent pour la plupart de cette même poussée « extractiviste » qui, depuis le début du siècle, a réactualisé le destin « pourvoyeurs de ressources » sans valeur ajoutée de nombre de pays « périphériques ». Plaçant même plusieurs d’entre eux, pourtant peu industrialisés, en situation de « désindustralisation précoce » (CETRI, 2019), de « reprimarisation ». Et renforçant dans le même mouvement la dépendance structurelle et subordonnée de ces économies à celles des grandes puissances, y compris émergentes, telle la Chine (Thomas, 2020).

Les mouvements socio-environnementaux sont constitués des habitants des « nouvelles frontières » de ce modèle prédateur qui les spolient plus qu’ils ne les développent. Un modèle d’« accumulation » qui procède non plus seulement « par exploitation du travail et de la nature », mais aussi « par dépossession » (Harvey, 2010), par « appropriation privative des biens communs », des sols et des sous-sols, des eaux, des forêts, des ressources naturelles, du matériel génétique, de la biodiversité, des savoir-faire locaux, du patrimoine public… Les face-à-face entre intervenants et autochtones donnent ainsi lieu à une liste sans fin d’affrontements socio-environnementaux ou, pour reprendre l’appellation conceptualisée par l’Atlas mondial pour la justice environnementale qui les répertorie et les documente, de « conflits de distribution écologique » (www.ejatlas.org).

Certes, les premières motivations des opposants africains, asiatiques et latino-américains aux « mégaprojets » puisent sans doute plus dans le registre de la récupération en souveraineté sur des ressources et des territoires, à des fins économiques, voire existentielles, que dans les convictions socioculturelles ou biophysiques d’une « écologie populaire » ou d’un « écologisme des pauvres » dont les travaux de l’économiste Joan Martínez Alier (2014) font l’hypothèse. Pour autant, ces « conflits de distribution » naissent bien d’une répartition injuste et d’un accès inéquitable à des biens (ressources naturelles) et à des maux (pollutions diverses) environnementaux, qui participent de la crise écologique mondiale.

Qu’elles soient mayas guatémaltèques en rébellion contre une multinationale d’extraction de nickel, activistes anti-bauxite à Kashipur dans l’État d’Odisha en Inde ou encore algériennes du Sahara en bute à la fracturation hydraulique pour le pompage du gaz, les populations mobilisées, qualifiées de « mouvements pour la justice environnementale » par les intellectuels et militants écologistes du Sud qui tentent (dans les pages qui suivent) de les relayer et de les articuler, apparaissent comme les victimes non consentantes – doublement concernées donc – d’un même schéma de production, d’échange et de consommation, destructeur aux échelles locales et planétaire (Svampa, 2020).

Communes ou différenciées, les responsabilités ?