Crise sanitaire

France 2 au service de la communication du gouvernement

Le 15 octobre dernier, France 2 privait de parole les soignants qui manifestaient pour la défense de l’hôpital. Le 20 heures préférait souligner le parfait état de préparation face à la deuxième vague de Covid. Cinq jours plus tard, la télévision d’État – pardon, la télévision publique – claironnait une autre excellente nouvelle : les hôpitaux sont submergés de nouveaux personnels.

« La réponse de Jean Castex aux soignants épuisés en colère et surtout en grève », annonce Anne-Sophie Lapix au soir de la manifestation des soignants, le 15 octobre. Plutôt que de donner la parole aux professionnels de santé mobilisés, le 20 heures de France 2 choisit de vanter l’action du gouvernement. « L’augmentation de près de 100 euros prévue en mars sera avancée. Il développe aussi une prime pour ceux qui renoncent à leurs vacances. » Et une assurance obsèques pour ceux qui se tuent à la tâche. Le titre « Deuxième vague : l’angoisse des soignants » participe à dépolitiser les enjeux pour mieux les psychologiser.

 « Le gouvernement a fait un geste aujourd’hui en direction des soignants, reprend Anne-Sophie Lapix après vingt minutes dédiées à l’annonce du couvre-feu. L’augmentation de 93 euros qu’ils auraient dû toucher en mars leur sera versée avant la fin de l’année. » C’est de la générosité anticipée. « Ceux qui renonceront aux vacances de la Toussaint toucheront par ailleurs une prime de 110 à 120 euros bruts par jour. » Une somme suffisante pour assurer leur repos. « Il faut dire que les soignants, épuisés, démotivés, étaient en grève aujourd’hui pour exiger du renfort dans les hôpitaux. » Il faut le dire, mais très vite, en l’illustrant par sept secondes d’images muettes de la manifestation, ou plutôt de quelques groupes esseulés qui dénient la possibilité d’un cortège conséquent.

Anne-Sophie Lapix poursuit : « Nous sommes retournés à l’hôpital de Tourcoing dont le personnel n’a pas eu le temps d’oublier la violence de la première vague. » Plutôt que d’écouter les griefs et les revendications des soignants, France 2 préfère réaliser un reportage compassionnel. « Pour les soignants du centre hospitalier de Tourcoing, au service de réanimation, c’est déjà l’acte 2 », rapporte une reporter. « Pour nous, ça fait déjà quelques semaines que la deuxième vague est déjà là », confie un infirmier. « Comment vous le vivez ? » « Avec lassitude et un peu de désespoir. » Mais sans aucune revendication.

 « Aujourd’hui, dans le Nord, les cas repartent à la hausse, reprend la journaliste. Mais l’hôpital s’est réorganisé. » Ouf, tout va bien, notre gouvernement est extrêmement prévoyant. « Les soignants ont changé de méthode, ils facilitent maintenant la respiration des patients grâce à ces masques à oxygène. Des traitements qui permettent d’éviter parfois l’aggravation des cas. » « On connaît mieux la maladie, explique une médecin, on met en place les traitements plus tôt. » Preuve que l’hôpital n’a pas besoin de moyens supplémentaires.

« Autre changement depuis notre premier passage, les familles ont maintenant l’autorisation de rendre visite à leurs proches. » Les bonnes nouvelles s’accumulent. « Un soulagement pour cette femme dont le père est sous respirateur artificiel. » L’hôpital est devenu un petit paradis. « Six patients sont actuellement en réanimation, surveillés vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des soignants tenaces. » Et dociles, semble-t-il. « Mais les décès de la première vague ont laissé des traces. » « Mettre un patient dans une bâche et fermer la fermeture éclair, s’émeut une aide-soignante, ça reste dans la tête. » Mais ça n’arrivera plus puisque désormais l’hôpital est parfaitement organisé.

 « La situation ne risque pas de s’améliorer, prévient toutefois la reporter. Aux avant-postes de l’hôpital, le service des urgences est au bord de la saturation. » Ce service doit être mal organisé. « Avec l’hiver, tous redoutent l’accumulation des patients affectés par le virus et ceux touchés par d’autres maladies. » Voilà donc le coupable d’une éventuelle saturation des hôpitaux : l’hiver.

Ce soir-là, le 20 heures de TF1 choisit le même angle que France 2 en insistant sur les largesses du gouvernement. La chaîne privée accorde toutefois la parole à des manifestants : une infirmière selon laquelle « les augmentations ne représentent qu’un léger rattrapage pour des salaires bloqués pendant une dizaine d’années » à cause du gel du point d’indice dans la fonction publique. Un autre infirmier, membre du collectif Inter-Urgences, précise qu’« à part nous proposer de l’argent, ils n’ont pas compris nos réelles demandes. Ce qu’on demande, c’est un travail de fond sur l’hôpital pour lui redonner de l’attractivité, c’est améliorer les conditions de travail et les conditions d’accueil des patients ». Un médecin urgentiste renchérit : « On attend des moyens pas seulement financiers mais des moyens humains parce qu’on a des lits pour lesquels on n’a pas le personnel suffisant. Donc c’est très frustrant. »

Plus complet encore, un reportage vidéo réalisé par Aurélie Ladet pour Le Parisien – je découvre stupéfait que le journal de Bernard Arnault est devenu une officine au service des syndicats anarcho-extrémistes. « On est usé, épuisé, témoigne une infirmière, on vient de passer des mois difficiles et on nous demande encore de faire des efforts, tout ça pour une augmentation de 183 euros, c’est très loin de ce qu’on demande. » Elle n’a qu’à sacrifier ses vacances de la Toussaint, cela lui fera quelques centaines d’euros supplémentaires. « L’hôpital est à bout, déclare un médecin. Pour affronter la deuxième crise, nous avons moins de lits et de personnel que pour la première. On est le seul pays du monde où, en pleine pandémie, on continue à fermer des lits. » Par exemple, plus de cent lits ont été supprimés depuis le printemps au CHU de Nantes, rapporte Mediapart (connu depuis longtemps pour être une officine islamo-gauchiste). « Donc les soignants sont dégoûtés. Il y a une vague de départs, il y avait 7 500 postes infirmiers vacants en juin, nous en sommes à plus de 34 000 aujourd’hui. » Pas grave : selon France 2, ils sont beaucoup mieux organisés.

 « Dans les hôpitaux, il y a une fuite des salariés, confirme un aide-soignant. Et c’est très grave, faire fuir les personnels, c’est criminel pour l’hôpital public. » « On risque d’imploser, craint un autre. Beaucoup de soignants nous font part de leur malaise, de leur burn-out. Ils n’ont plus du tout envie de s’investir parce qu’ils ne se sont pas sentis écoutés. » Par le 20 heures de France 2, c’est certain. « Vous avez 10 % des infirmières qui sont en maladie, en dépression, en épuisement professionnel, en stress post-traumatique, précise le médecin. Pour le gouvernement, c’est des chiffres mais pour nous, c’est des noms, c’est des visages, des histoires de vie. » Ce praticien n’a visiblement pas visité l’hôpital de Tourcoing, où les personnels sont plus motivés que jamais.

La veille de la manif, le site 20 Minutes fait aussi preuve d’une douteuse complaisance pour les séditieux hospitaliers. « Les mesures du Ségur sont dérisoires, déplore Arnaud Chiche, médecin réanimateur et fondateur du collectif Santé en danger. On est face à un exécutif qui n’entend pas la souffrance des soignants. Si on veut faire croire que le Ségur de la santé est un choc d’attractivité pour l’hôpital, c’est faux. Cent quatre-vingt-trois euros de revalorisation salariale, ce n’est pas assez, il faut 300 euros de plus pour les soignants et personnels paramédicaux afin d’aligner les salaires sur la moyenne européenne. » Raisonnement absurde : il suffit d’aligner les salaires sur la moyenne africaine pour recruter des soignants venus de ce continent.

« Il faut des embauches massives, poursuit Arnaud Chiche. Personne ne voudra faire carrière dans la santé avec ces salaires et ces conditions de travail là. » Mais si, à Tourcoing, tous les soignants sont enchantés par leur plan de carrière. « En France, il y a en moyenne une infirmière pour une douzaine de malades dans un service de médecine générale, soit deux fois moins que dans certains pays au niveau de vie similaire. » Mais elles sont deux fois mieux organisées. « En dix ans, 60 000 lits d’hôpitaux ont été fermés, il faut en rouvrir 20 000, et créer 15 000 lits de réanimation supplémentaires. » Ça va pas la tête ? Et pourquoi pas embaucher des enseignants, tant qu’on y est ?

Arnaud Chiche alerte : « Les hôpitaux ne sont pas prêts à faire face à un afflux massif de patients Covid. » Bien sûr que si, puisque désormais les soignants connaissent beaucoup mieux la maladie. « On est à un niveau de sous-effectif tel que l’on demande à des soignants testés positifs au coronavirus, mais asymptomatiques, de venir travailler quand même. » Une nouvelle preuve de l’engagement enthousiaste des personnels de l’hôpital.

Dans Libération, quotidien d’ultra-gauche, Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes et délégué CGT, le syndicat islamo-collabo, relève que « l’an dernier, il y avait 100 000 demandes d’inscriptions dans des écoles d’infirmière pour 30 000 places. Donc il n’y a pas de crise de vocation mais un refus des conditions de travail dégradées ». Et de préciser : « Il y a 150 000 infirmières qui n’utilisent plus leur diplôme. » Des traîtres, des lâches.

 Cinq jours plus tard, miracle ! Infirmant toutes les jérémiades des manifestants du jeudi précédent, le 20 heures de France 2 révèle que le manque de personnel et la crise de recrutement sont définitivement réglés. Grâce à la l’admirable action de notre généreux gouvernement, évidemment. « Nous nous arrêtons sur la prime Ségur mise en place en septembre dernier, annonce Karine Baste-Régis, remplaçante d’Anne-Sophie Lapix. Augmentation des salaires pour le personnel hospitalier et un calendrier accéléré : la seconde augmentation de 93 euros prévue au mois de mars sera finalement versée avant la fin de l’année. Le gouvernement veut absolument remotiver les troupes. Et par endroits cela semble fonctionner. » Notre gouvernement a trouvé l’antidote à la crise de l’hôpital. « Illustration en Seine-et-Marne. » Ça change de Tourcoing.

 « Au service des ressources humaines de l’hôpital de Nemours, c’est du jamais vu, s’esbaudit une reporter. Jusqu’à cinq fois plus de candidatures par poste que les années précédentes. » Il va falloir faire appel à des cabinets de recrutement privés pour opérer le tri dans cette avalanche de candidatures. « Une abondance due en partie à la prime Ségur, 90 euros nets de plus par mois dès septembre. De quoi concurrencer un peu mieux le secteur privé. » Avec les 93 euros supplémentaires promis pas plus tard que pour bientôt, c’est le secteur privé qui va se retrouver en sous-effectif.

Une cadre du pôle médecine explique : « Un des points faibles de la fonction publique était les grilles salariales. » Mais ça, c’était avant. « Pour un jeune diplômé, quand on voit ce que peut proposer une structure privée par rapport à ce qu’on proposait sur un premier poste, il y avait un écart. Donc la revalorisation des salaires va être un argument pour nous. » Les hôpitaux auront le personnel suffisant pour rouvrir les lits qui leur font cruellement défaut.

  « Pauline, 22 ans, fait partie de cette nouvelle vague d’embauches, reprend la journaliste en présentant une infirmière. À l’hôpital, le salaire de départ est de 1 600 euros bruts. Elle a toujours voulu être infirmière mais la revalorisation a été un argument de taille pour ses camarades de promotion. » « De ceux que je côtoie, confirme l’intéressée, on s’est tous tournés vers l’hôpital public. C’est toujours bon à prendre, ces 90 euros en plus. » C’est fou ce que la générosité du gouvernement a suscité comme vocations.

« De quoi remplir les postes vacants de l’hôpital », assure la reporter. Et ridiculiser les syndicalistes affabulateurs. « Une aubaine pour le directeur. » Selon lui, « au-delà de la hausse des candidatures, même des candidatures spontanées, quand on recherche des professionnels sur des métiers spécifiques, on a moins de difficulté qu’il y a quelques mois ». Cette deuxième vague du Covid, c’est certain, on ne va pas plus la sentir passer qu’une épidémie de gastro.

La journaliste poursuit son « enquête » à l’école. « Dans les instituts de formation en soins infirmiers, même constat : les candidats sont de plus en plus nombreux. La crise sanitaire a visiblement suscité des vocations. » Ainsi que les fortunes promises par Olivier Véran. Quoique… « À les entendre, il faudrait revaloriser encore plus ces métiers. » Leur goût du lucre n’a pas de limite. Une élève (sans doute future adhérente d’un syndicat islamo-indigéniste) revendique : « Elles font un travail énorme, dur, et je pense que le salaire ne vaut pas le quart de ce qu’elles font. » L’infinie générosité du gouvernement ne viendra jamais à bout de l’incommensurable vénalité des soignants.

  « À l’échelle nationale, conclut la journaliste, cent mille postes sont toujours vacants dans les établissements de santé, dont un tiers d’infirmiers. » Hein, quoi ? D’où sort cette sinistre statistique ? Que vient-elle faire dans ce sujet fabuleusement rassurant ? On vient de m’expliquer que les postes vacants suscitaient des quantités astronomiques de candidatures. Je ne comprends pas. Soit les responsables des recrutements sont vraiment trop exigeants, soit France 2 a réalisé un sujet outrageusement complaisant pour le gouvernement. Hypothèse à laquelle je ne peux me résoudre.

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