Le fascisme est une politique du sol

De l’Amazonie brûlée au bassin minier du Pas-de-Calais, des PFAS vénètes aux rues de Hong Kong

Le fascisme contemporain ne surgit pas par hasard dans les territoires ravagés par l’extractivisme. Il en est la conclusion politique. Une tribune sur la dialectique entre destruction des communs, empoisonnement des corps populaires et montée des droites autoritaires.

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En 2021, les forêts amazoniennes brûlaient au rythme de 13 038 kilomètres carrés déforestés en un an un record en deux décennies. Au même moment, dans la Vénétie italienne, des médecins documentaient 3 890 décès excédentaires causés par des polluants éternels déversés en toute connaissance de cause depuis les années 1960. Au même moment, dans le bassin minier du Pas-de-Calais, des générations d’anciens mineurs et leurs enfants vivaient sur des sols contaminés au plomb, voyaient leurs services publics disparaître, leurs médecins partir, et votaient massivement pour un parti qui, au Parlement européen, venait de voter contre toute réglementation des pesticides. Et à Hong Kong, une ville de sept millions d’habitants résistait à la main de Pékin à travers ses rues, ses universités, ses centres commerciaux transformés en espaces de délibération collective résistance qui serait écrasée par une loi de sécurité nationale taillée sur mesure pour criminialiser le dissent.

Ces quatre scènes n’appartiennent pas à des géographies séparées. Elles appartiennent à une même géologie politique.

La thèse de cet article est simple, et elle n’est pas neuve dans sa substance mais elle reste urgente à formuler avec précision : le fascisme et l’extractivisme se nourrissent mutuellement. Ce n’est pas une métaphore. Ce n’est pas un raccourci journalistique. C’est une structure politique observable, documentable, qui se répète à des échelles et dans des contextes différents selon une logique suffisamment cohérente pour qu’on puisse l’appeler un système.

Le capitalisme a toujours eu besoin de nature bon marché

Pour comprendre ce qui lie le bolsonarisme au soja, le RN au plomb du Pas-de-Calais, la Lega aux PFAS de Vénétie, et la répression de Hong Kong à la rente immobilière, il faut commencer par une question théorique : qu’est-ce que le capitalisme fait à la nature ?

Jason Moore, dans Capitalism in the Web of Life (Verso, 2015), répond avec une clarté qui dérange. Le capitalisme n’est pas un système économique qui opère sur la nature il est lui-même une façon d’organiser la nature, y compris la nature humaine. Et pour fonctionner, il a besoin de ce que Moore appelle les Cheap Things des choses bon marché : de l’énergie peu coûteuse, des matières premières accessibles, du travail sous-payé, de la nourriture produite à bas prix. La « nature bon marché » n’est pas un accident du marché. C’est une production politique. Elle nécessite que certaines terres, certaines eaux, certains corps soient disponibles à l’exploitation sans compensation complète, sans droit de refus, sans voix dans les négociations.

Ce qui est crucial chez Moore et que Silvia Federici avait théorisé avant lui dans Caliban and the Witch (Autonomedia, 2004) c’est que cette disponibilité ne va jamais de soi. Elle doit être imposée. L’enclosure des communs, la colonisation des territoires, la répression des femmes qui géraient collectivement les ressources communes : toutes ces violences fondatrices ne sont pas des préhistoires du capitalisme. Elles en sont le moteur permanent. La formule de Federici est implacable : « Chaque étape d’expansion capitaliste implique de nouvelles séries d’accumulation primitive impliquant violence et expropriation de la terre. »

C’est là qu’entre le fascisme. Non pas comme idéologie de la haine en premier lieu même si la haine en est le carburant émotionnel mais comme régime d’extraction. Le fascisme, dans ses formes contemporaines, arrive dans les territoires où la terre a déjà été pillée, où les communs ont déjà été détruits, où les corps ont déjà été exposés aux toxines industrielles et où l’État a abandonné ses fonctions de protection. Il ne vient pas avant l’extractivisme. Il vient avec lui, et il en protège les intérêts contre toute tentative de régulation, de réparation, ou de redistribution.

Brésil : quand le soja vote

L’élection de Jair Bolsonaro en 2018 est souvent racontée comme une réaction à la corruption du Parti des Travailleurs. Cette explication n’est pas fausse mais elle est incomplète. Elle ne dit pas pourquoi Bolsonaro a obtenu 72 % des voix dans le Rondônia, 70 % dans le Mato Grosso, et a remporté l’ensemble des États du centre-ouest brésilien, c’est-à-dire précisément les régions où l’élevage et la culture du soja ont le plus bénéficié de la déforestation amazonienne.

La bancada ruralista, le caucus suprapartisan des intérêts agro-industriels au Congrès brésilien, comptait 257 membres sous Bolsonaro 44 % de la Chambre des représentants et 40 % du Sénat. Son soutien à Bolsonaro n’était pas idéologique au sens étroit : c’était contractuel. En échange, le gouvernement Bolsonaro a dépensé 31 milliards de reais en soutien à l’agro-négoce en 2022, approuvé 1 682 nouveaux pesticides en quatre ans, réduit le budget de l’IBAMA (l’agence environnementale) de 30 %, limogé 21 de ses 27 directeurs régionaux, et laissé 98 % des alertes de déforestation sans aucune sanction.

Le résultat est connu mais doit être dit dans ses chiffres précis : entre 2019 et 2021, la déforestation de l’Amazonie légale a augmenté de 57 % par rapport à la période 2016-2018, atteignant son record à 13 038 km² en 2021. Mais la déforestation n’est pas une statistique abstraite. Elle est, selon le Conselho Indigenista Missionário (CIMI), concrètement associée à 795 homicides d’autochtones sous le mandat Bolsonaro, à 3 552 décès d’enfants autochtones de moins de quatre ans, à zéro démarcation de terres autochtones en quatre ans. Ce sont des corps. Des corps précis, dans des territoires précis, exposés à la violence parce que leur existence fait obstacle à l’extraction.

Le philosophe camerounais Achille Mbembe a théorisé ce mécanisme dans son concept de nécropolitique la souveraineté comme pouvoir de décider qui peut vivre et qui doit mourir. La nécroéconomie extractiviste crée ce qu’il appelle des « mondes de mort » : des territoires et des populations gérés non par le souci de leur vie mais par le calcul de leur utilité ou de leur nuisance. Ce que Bolsonaro a fait à l’Amazonie, c’est précisément cela : transformer les peuples autochtones en obstacles à éliminer et la forêt en ressource à privatiser.

L’élection de Lula en 2022 a inversé la tendance — la déforestation est tombée à 5 796 km² en 2025, soit le niveau le plus bas depuis 2014 mais le parlement reste dominé par la bancada ruralista, et les intérêts qui avaient élu Bolsonaro sont intacts.

Italie : les polluants éternels et la droite éternelle

Dans la plaine vénète, entre Vicence, Padoue et Vérone, environ 350 000 habitants ont bu pendant des décennies une eau contaminée aux PFAS les polluants perfluorés dits « éternels » parce qu’ils ne se dégradent pas dans l’environnement ni dans les corps humains. La source de la contamination est l’usine Miteni de Trissino, qui produisait des PFAS depuis 1965 et savait depuis 1990 que ses rejets polluaient les nappes phréatiques. L’entreprise n’a jamais alerté les autorités. L’agence environnementale ARPAV n’a détecté la contamination qu’en 2013. Miteni a fait faillite en 2018, transférant ses actifs et ses équipements en Inde avant la liquidation.

Les conséquences sanitaires sont maintenant documentées. Une étude publiée dans Environmental Health en 2024 a dénombré 3 890 décès excédentaires sur 34 ans dans la population exposée, principalement par maladies cardiovasculaires, cancer du rein et cancer du testicule. En juin 2025, un tribunal de Vicence a condamné 11 anciens dirigeants de Miteni pour empoisonnement volontaire des eaux, leur infligeant collectivement 141 années de prison.

Pendant toute cette période, la Vénétie était gouvernée par Luca Zaia, de la Lega, élu pour la première fois en 2010. Son administration a limité le biomonitoring à la seule zone rouge d’exposition maximale, excluant délibérément les habitants de la zone orange. Elle a initialement refusé de communiquer les données environnementales aux citoyens, contraire seulement par une décision judiciaire en 2021. Zaia a déclaré publiquement que les PFAS constituaient « une tragédie nationale » tout en bloquant les mesures qui auraient pu accélérer la reconnaissance et la réparation.

Ce n’est pas une incohérence. C’est une cohérence d’un autre type. Au Parlement européen, les eurodéputés de Fratelli d’Italia et de la Lega ont voté contre le règlement européen de réduction des pesticides (SUR) qui aurait contraint l’industrie chimique. Meloni a revendiqué comme « une victoire italienne » le retrait de ce règlement par la Commission von der Leyen en février 2024. L’Italie a voté en faveur du renouvellement du glyphosate pour dix ans. Quand une enquête de Greenpeace Italia a cartographié les connexions entre les grands groupes d’élevage italiens et les partis politiques, elle a trouvé 38 personnes siégeant simultanément dans les conseils d’administration de ces groupes et dans des fonctions publiques liées à la Lega, FdI et Confindustria Veneto.

L’extractivisme industriel et le nationalisme autoritaire partagent le même ennemi : la réglementation qui rend les externalités coûteuses. Dès lors que la protection environnementale est recadrée comme une menace contre la « souveraineté nationale », contre « nos agriculteurs », contre « notre industrie », la coalition se forme naturellement. Ce n’est pas une corruption du nationalisme. C’est sa logique interne déployée jusqu’à son terme : la communauté nationale protégée n’est pas la communauté qui respire l’air pollué ou boit l’eau contaminée. C’est la communauté qui profite de l’extraction.

France : le plomb dans le corps, le RN dans les urnes

Dans le Pas-de-Calais, à Noyelles-Godault, l’usine Metaleurop a contribué au dépôt de 45 000 tonnes de plomb sur 12 400 km² de sols du Nord. Elle a fermé en 2003. En 2022, l’ARS a retrouvé 83 enfants avec une plombémie au-dessus du seuil de vigilance dans la zone autour de l’ancien site 19 ans après la fermeture. La contamination dure plus longtemps que les entreprises. Elle dure plus longtemps que les scandales. Elle dure dans les corps, dans les sols, dans les statistiques de cancer.

Les Hauts-de-France enregistrent la plus forte incidence de cancer masculin de France métropolitaine, avec une surmortalité de 9 % par rapport à la moyenne nationale. Dans le territoire Lens-Hénin, la surmortalité par cancer atteint 43 %. Ce sont des territoires où le tissu industriel a été détruit dans les années 1970 et 1980, où les services publics ont été progressivement retirés, où les médecins généralistes manquent dans 63 % des bassins de vie ruraux selon un rapport parlementaire de 2023, et où les bars-tabacs lieux de socialisation, guichets administratifs informels, points de présence collective ferment à un rythme soutenu.

Une étude du CEPREMAP publiée en janvier 2026 a quantifié l’effet de ces fermetures sur le vote : chaque fermeture d’un bar-tabac génère, vingt ans plus tard, une hausse de 1,28 point du vote RN aux législatives dans la commune concernée. En zone rurale, l’effet monte à 3,3 points pour les présidentielles. Ce n’est pas un vote de haine, au sens où il serait déconnecté de la réalité matérielle. C’est un vote de dépossession un vote de gens qui ont regardé l’État se retirer de leur vie, l’industrie s’effondrer, la santé se dégrader, et qui ont voté pour le parti qui leur offrait une explication cohérente, même fausse.

Aux municipales de mars 2026, le RN a conquis quatorze mairies du bassin minier du Pas-de-Calais, dont des bastions socialistes et communistes tenus depuis 50 ou 80 ans : Liévin, Billy-Montigny, Oignies, Harnes, Courcelles-lès-Lens. Courcelles-lès-Lens, précisément, fait partie de la zone de contamination au plomb de Metaleurop.

Ce qui rend ce phénomène particulièrement amer, c’est que le RN ne résoudra rien des problèmes qui ont conduit à son élection. Ses eurodéputés votent contre la réduction des pesticides, contre la restauration de la nature, contre le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. À l’Assemblée nationale, ses députés ont proposé de réautoriser les néonicotinoïdes et de rendre les avis de l’ANSES sur les pesticides purement consultatifs. Jordan Bardella a déclaré que « la meilleure écologie, c’est la frontière » et qualifié le Pacte vert européen de « grande menace pesant contre la France ». Une fois au pouvoir, les territoires pollués le resteront. Les services publics ne reviendront pas. Mais la colère aura été captée, orientée ailleurs, et le capital continuera d’extraire.

C’est la dialectique en action : l’extractivisme crée les conditions sociales du fascisme, et le fascisme crée les conditions politiques de l’extractivisme.

Hong Kong : les communs contre l’empire

Hong Kong offre un cas différent dans sa géographie et son régime politique, mais structurellement analogue dans sa logique. En 2019, deux millions de personnes descendent dans la rue la plus grande manifestation de l’histoire de la ville pour résister à un projet de loi d’extradition vers la Chine continentale. En quelques mois, le mouvement élargit ses revendications et invente de nouvelles formes de résistance : appropriation des centres commerciaux, murs Lennon tapissant les murs de la ville, occupation des universités, réseaux de soin mutuel. Ce qui se passe est une défense des communs urbains l’espace public, le droit à la ville, la participation démocratique contre une logique d’enclosure autoritaire.

La réponse de Pékin est la loi sur la sécurité nationale du 30 juin 2020, imposée sans consultation du Legco. Elle criminalise la sécession, la subversion, le terrorisme et la « collusion avec des forces étrangères » avec des peines pouvant aller jusqu’à la prison à vie. Au 1er décembre 2025, 365 personnes avaient été arrêtées sous cette loi. Jimmy Lai, fondateur d’Apple Daily, a été condamné à 20 ans de prison. 45 des 47 militants des « primaires démocratiques » ont été condamnés à des peines de 4 à 10 ans.

Ce qui est moins visible dans cette histoire, c’est le substrat économique. Hong Kong est la ville la moins abordable au monde depuis plus de onze ans consécutifs. Entre 2004 et 2021, les prix immobiliers réels ont augmenté de 239 % pendant que les salaires réels ne progressaient que de 7 %. 220 000 personnes vivent dans des « subdivided flats », des appartements subdivisés parfois de moins de cinq mètres carrés. La prime foncière représente environ 24 % des recettes gouvernementales. Ce n’est pas un contexte : c’est la cause structurelle d’une résistance qui a d’abord explosé dans les rues puis a été liquidée par la loi.

Les promoteurs immobiliers continentaux ont acquis 18,6 % des parcelles résidentielles lors des enchères foncières entre 2011 et 2019. Pendant que l’espace habitable se raréfiait et se privatisait pour les Hongkongais ordinaires, le capital continental pénétrait l’économie locale comme vecteur d’intégration politique. L’extractivisme à Hong Kong ne prend pas la forme d’une mine ou d’une usine chimique : il prend la forme du foncier, de la rente, de l’exclusion progressive des corps pauvres de l’espace urbain. Et sa protection politique passe par la répression de toute tentative d’y résister collectivement.

La militante jicarilla apache Eryn Wise, présente à Standing Rock en 2016, avait dit quelque chose de simple : « L’eau est une femme. Cette grande mère qui donne la vie sans cesse, sans se fatiguer. » À Hong Kong, les manifestants ont inscrit sur les murs des universités : « Si nous brûlons, vous brûlez avec nous. » Ce sont deux formulations de la même chose : nous défendons ce qui est commun, contre ceux qui l’enclosent.

La pétro-masculinité et le désir d’autorité

Il manque encore un niveau d’analyse pour que la thèse soit complète. Pourquoi le fascisme ne se contente-t-il pas de servir les intérêts économiques de l’extractivisme ? Pourquoi produit-il aussi un désir, une charge émotionnelle, une identité ?

La chercheuse Cara Daggett a théorisé ce mécanisme dans un article désormais fondamental : « Petro-masculinity: Fossil Fuels and Authoritarian Desire » (Millennium, 2018). Elle montre que les énergies fossiles ont historiquement renforcé le patriarcat blanc elles ont permis la mécanisation du travail masculin, l’effacement du travail reproductif féminin, la colonisation des territoires non blancs riches en ressources. Dans ce cadre, l’anxiété climatique la conscience que les fossiles deviennent politiquement indefendables est ressentie comme une menace existentielle par des masculinités construites sur cette économie. La réaction est un renforcement du désir autoritaire : restaurer par la force ce que la transition climatique menace de démanteler.

Ce n’est pas une psychologie individuelle. C’est une politique. Le climatoscepticisme du RN, de la Lega, de Bolsonaro n’est pas une erreur cognitive : c’est un positionnement cohérent dans une guerre pour la définition de ce qui mérite d’être protégé. L’« écologie positive » de Le Pen, le « souverainisme climatique » de Bardella, l’affirmation que « la meilleure écologie c’est la frontière » : tout cela dit la même chose l’environnement ne sera protégé que s’il sert les intérêts de la communauté nationale blanche imaginée, et toute régulation qui contraint le capital national sera rejetée comme un transfert de souveraineté.

Andreas Malm et le Zetkin Collective, dans White Skin, Black Fuel (Verso, 2021), ont montré comment les technologies fossiles ont voyagé de pair avec le colonialisme, et comment les formations politiques d’extrême droite contemporaines cristallisent autour de la défense de ces technologies contre toute transition. Ce n’est pas que les fascistes aiment le pétrole. C’est que le pétrole comme le soja, comme le glyphosate, comme la rente immobilière représente un régime d’accumulation fondé sur l’exclusion, la domination et l’extraction des corps et des territoires des autres. Et ce régime, confronté à sa propre crise, cherche une protection politique qu’il ne peut trouver que dans l’autoritarisme.

Ce que ça implique politiquement

Nancy Fraser, dans Cannibal Capitalism (Verso, 2022), écrit que le capitalisme est « programmé pour cannibaliser » ses propres conditions de possibilité la nature, le soin, l’équité raciale, la démocratie. Ce qu’on observe à Flint, au Brésil, dans la Vénétie, dans le bassin minier du Pas-de-Calais, à Hong Kong, c’est précisément ce moment de cannibalisme, le moment où le système dévore ce qui lui permettait de fonctionner, et cherche dans la violence autoritaire un substitut à la légitimité qu’il a perdu.

Comprendre cela change ce qu’on pense devoir faire politiquement. La lutte contre le fascisme ne peut pas être séparée de la lutte contre l’extractivisme. Pas seulement parce qu’ils partagent les mêmes ennemis les peuples autochtones, les classes populaires des zones industrielles, les femmes qui gèrent les ressources communes, les militants de la justice environnementale mais parce qu’ils se nourrissent mutuellement dans une dialectique précise : l’un crée les conditions sociales de l’autre, l’autre protège les conditions économiques de l’un.

La gauche qui perd dans les territoires désindustrialisés perd parce qu’elle a laissé le fascisme se positionner comme défenseur des corps exposés contre les élites métropolitaines qui imposent des normes environnementales abstraites. Cette inversion est l’opération rhétorique centrale du nationalisme contemporain. Elle ne peut être défaite qu’en replaçant au cœur de la politique la question des corps qui est exposé, à quoi, par qui, et avec quelle impunité.

Rob Nixon, dans Slow Violence (Harvard UP, 2011), écrit que la violence lente reste invisible parce qu’elle manque du spectacle médiatique requis pour l’attention politique. Les 3 890 morts des PFAS vénètes n’ont pas fait la une du monde comme les attentats du Bataclan. Les 83 enfants plombés du Pas-de-Calais en 2022 n’ont pas provoqué d’état d’urgence. Les 13 000 km² de forêt amazonienne rasés en 2021 n’ont pas été traités comme une urgence au même niveau que la guerre en Ukraine.

Rendre cette violence visible, nommer ses auteurs, cartographier ses géographies, documenter ses victimes est un acte politique. C’est ce que font les défenseurs de l’environnement assassinés au Brésil, les militants PFAS en Vénétie, les familles de Metaleurop dans le Pas-de-Calais, les résistants de Hong Kong. Ils défendent la même chose : le droit des corps ordinaires à ne pas être traités comme de la nature bon marché.

leoloka ; abonné de Mediapart